
Le « Butô de la Lumière » est né de la rencontre entre le Butô auquel j’ai été initié par Tanaka Min et Kazuo Ohno au Japon, mon expérience avec la nature et le Yoga intégral de Sri Aurobindo, rencontré en France puis à Auroville où j’ai séjourné. Cette nouvelle approche du Butô est née aussi de ma propre transformation intérieure.
La Danse Butô est née au Japon dans les années 70, en réaction à Hiroshima. On parle de la danse Butô au départ comme de la « danse des ténèbres ». En effet, Tatsumi Hijikata qui en est l’un des précurseurs a pris conscience qu’après Hiroshima, si l’humanité était capable de cet extrême, on ne pouvait plus danser comme avant.
Le butô n’est donc pas une technique, mais une pensée philosophique.
Il n’y a pas de style, mais un état d’esprit où le
corps libéré de toute forme définie hors de lui peut parler
et nommer ce qui est présent en lui, sans a priori, ni jugement.
Le
Butô était au départ un cri, une catharsis pour exorciser
cette folie humaine, et montrer nos démons à la face du monde.
Il s’inspirait beaucoup du théâtre de l’absurde d’Antonin
Artaud, tout en puisant dans les racines ancestrales du Shintoïsme, religion
animiste primordiale du Japon et du bouddhisme Zen.
Il a évolué depuis
dans des courants différents.
Kazuo Ohno, qui fut avec Hijikata précurseur du Butô, a amené à cette confrontation à la mort du début du Butô, un espoir de rédemption, ayant la foi et s’étant converti au protestantisme, chose rare pour un japonais. Il parle du Butô comme de la « danse de l’âme ». Celle-ci étant éternelle, nous dansons au-delà de la vie et de la mort.
L’inspiration du Butô vient aussi de la nature. Dans la tradition
Shintoïste, chaque arbre, rocher, oiseau… est habité par
un esprit ou kami. Cette vision animiste ou chamanique imprègne le danseur
Butô qui n’est jamais seul quand il danse.
Tanaka Min, dans son
enseignement que j’ai suivi au Japon m’a initié au Butô de
la nature. Comment faire Un avec la nature, les éléments, l’environnement,
l’autre, l’univers… abolir la frontière entre l’intérieur
et l’extérieur du corps et devenir « médium
du lieu » : c’est cette recherche fondamentale qu’il
appelait « laboratoire de météorologie du corps » qu’il
m’a transmis.

À la différence du Butô traditionnel qui met l’accent
sur la douleur, l’inconscient et les ténèbres, je pars
du principe que tout est lumière et énergie.
Quand nous nous éveillons à l’Être divin que nous
sommes, nous prenons conscience que nous sommes cette lumière énergie
qui embrasse tout, des profondeurs de la matière aux vastitudes de l’esprit.
Nous ouvrons notre corps et notre cœur pour recevoir alors consciemment
la lumière, jusqu’au cœur de nos cellules, et nous élevons
ainsi notre vibration, transformant notre propre matière et par osmose
ce qui nous entoure.
Le Butô de la lumière s’inspire pour cela du Yoga intégral
ou Supramental de Sri Aurobindo pour lequel d’après Satprem :
« Le but, à la différence des autres Yoga, n’est
pas seulement de monter et d’éveiller la Kundalini ou force montante,
mais de descendre, pas seulement de filer dans la paix éternelle, mais
de transformer la vie et la matière, et d’abord ce coin de matière
que nous sommes…
Quand la Paix est établie, la force supérieure
ou divine, d’en haut, peut descendre et travailler en nous. Elle travaille
au perfectionnement et à la libération de notre Être…
Car
le Supramental n’est pas une conscience plus éthérée,
mais une conscience plus dense. C’est la vibration même qui compose
et recompose, sans fin, la matière et les mondes. C’est elle qui
peut changer la terre… »
La pratique du Butô de la Lumière dans la nature est essentielle
car c’est là que nous pouvons facilement recréer le lien
Terre-Ciel et retrouver l’unité primordiale que nous avons perdue.
La nature est en cela une porte d’accès à l’Êtreté.
Dans le Butô de la nature, chaque geste se fond dans l’harmonie
du Tout. Dans le micro-mouvement nous avons les macro-sensations et l’infiniment
petit rejoint l’infiniment grand.
En éveillant nos cinq sens et notre intuition nous développons
une écoute subtile de nous et comme dit Tanaka Min, nous abolissons
la barrière avec notre environnement. Nous ouvrons un champ de perception
plus large jusqu’à ne faire qu’un avec la pierre, l’eau,
le vent, l’arbre, l’abeille, la fleur, l’étoile…
C’est une expérience chamanique dans son essence où chacun
retrouve sa capacité d’entrer en osmose avec ce qui l’entoure.
Le Danseur devient alors « médium du lieu », antenne
entre la terre et le ciel. Recevant les énergies cosmiques, la lumière,
il la redonne dans une danse d’amour et de guérison à la
terre et aux éléments. De même, il reçoit de la
nature et des éléments ce dont il a besoin pour son chemin d’évolution.
C’est une co-respiration dansée, une méditation et une offrande à la vie.

« C’est au degré zéro
de la matrice
dans la vacuité d’un corps apparemment mort
que se loge le secret de l’énergie, le refuge du spirituel. »
(extrait de « Butô(s))
Le mouvement part du « point zéro », de l’immobilité.
La posture de base n’est pas verticale, elle est celle du fœtus,
en lien avec la Terrre-mère.
C’est l’enroulement du début de la vie, qui est aussi le
recroquevillement de la fin de la vie, dans une vision où tout est cyclique.
C’est donc un retour à la source, une régression.
De là, naît le mouvement, venant d’une impulsion de notre
centre profond.
Dans la lenteur et le micromouvement, la métamorphose de chaque geste
s’épanouit dans l’espace. le danseur ne cherche pas à faire
un mouvement mais entre dans une méditation profonde, une « danse-état ».
Le mental séparateur s’efface alors pour laisser le corps danser
ce qui est présent à l’intérieur comme à l’extérieur
de la surface de la peau : le beau et le laid, l’animal et l’humain,
la sagesse et la folie, le monstre et l’ange, la naissance et la mort… Tout
se côtoie sans jugement, effaçant les frontières de l’ego,
le corps exprime ce qui est enfoui dans la mémoire cellulaire, notre
mémoire comme la mémoire collective.
Kauo Ohno dit que notre corps contient l’univers, Sri Aurobindo parle
du « mental des cellules ».
Cette descente dans les chambres obscures de la psyché n’est
pas un anéantissement dans une mort de l’âme mais plutôt
un dépouillement de nous-même, de tout ce qui n’est pas
notre véritable nature d’Être. Un dépouillement de
nos habits de chairs, nos habits anciens, poussiéreux, rapiécés,
déchirés pour revêtir notre habit de Lumière.
Comme le dit Paul de Tarse (Ier siècle av. J.C) :
« Dépouillons-nous donc des œuvres des ténèbres
et revêtons les armes de Lumière ».

Dans cette méditation dansée, descendant dans les profondeurs
de notre Être, nous restons le témoin non identifié, dans
l’esprit du Bouddhisme.
Nous sommes totalement présents à ce « théâtre
d’ombre » qui se danse en nous et l’accueillons dans
la coupe ouverte de notre cœur, alchimisant l’ombre en lumière.
Nos
cellules s’ouvrent alors à cette lumière qu’elles
reconnaissent. Elles se souviennent qu’au-delà de ce théâtre
d’illusion nous sommes des Êtres de Lumière. Elles attendaient,
enfermées dans cette illusion de la matière d’être
réveillées.
C’est l’éveil au cœur de
la matière, dans le corps même, l’expérience du « soleil
qui demeure dans l’obscurité, le puits de miel couvert par le
roc » dont parle le Rig Véda.
Comme le baiser du prince charmant vient réveiller la belle au bois
dormant dans les comtes de fée, la Lumière descend réveiller
notre matière endormie dans une longue nuit de l’âme.
Ce n’est pas, comme dit Sri Aurobindo, un Nirvana dans des hautes sphères
célestes mais à la fois un mouvement descendant et ascendant.
La vibration même de nos cellules s’allège et s’élève.
Notre matière, notre corps devient plus léger, plus transparent,
plus fluide, comme illuminée de l’intérieur : c’est
la Transfiguration.
« Oui » dansent et chantent les cellules.
Notre danse est alors une » Action de Grâce ».
Nous retrouvons notre vraie nature solaire. Irradiant autour de nous, la matière
environnante s’en trouve illuminée. Ouvrant les « yeux
de l’âme » nous regardons le monde avec un regard neuf
et aimant. Émerveillés de sa beauté, nous la célébrons
alors dans une danse d’amour et de guérison pour nous et pour
la Terre. Le monde n’attendait que ce changement de regard pour célébrer
avec nous la nouvelle Terre.
Oui, le Butô de la Lumière est une danse de la nouvelle Terre !