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Losanges

Quand l’âme danse...

Partage sur mon vécu intérieur de danseuse

Paru dans Recto-Verseau d'octobre 2002

Mon parcours de danseuse a commencé à l’âge de huit ans avec le conservatoire de danse classique où j’ai appris la discipline du corps, puis avec la danse contemporaine et toutes ses richesses d’expression.
Ensuite, ma quête de sens et le besoin de me sentir reliée à travers la danse ont conduit mes pas, dans mes voyages intérieurs et extérieurs, vers l’orient…

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où j'ai rencontré la danse butô (danse d’avant-garde japonaise qui peut se traduire par danse de l’âme), le théâtre Nô japonais, le Tai Ji, la danse derviche et la danse indienne.
De toutes ces approches du mouvement, j’ai retenu des principes essentiels qui sont universels et forment la base des ateliers de « Danse de la vie » : un chemin d’accomplissement de Soi, que je donne maintenant.

En voici quelques fragments :

Avec le Butô, que j’ai découvert en 1980, je me suis libérée du carcan de la technique.

Le Butô n’est pas une technique, mais une pensée philosophique. Il n’y a pas de style, mais un état d’esprit où le corps libéré de toute forme définie hors de lui peut parler et nommer ce qui est présent en lui, sans a priori.

J’ai donc commencé à laisser parler mon corps. Dans le silence et l’immobilité, je laissais naître le mouvement de l’intérieur puis se déployer lentement. Je laissais parler ce qu’il y avait de plus intime en moi, les zones lumineuses et les zones d’ombres aussi.
J’ai découvert que le corps porte en lui de nombreuses mémoires. Suivant la musique, l’espace ou le moment, je pouvais réactiver ces mémoires et leur permettre d’émerger à la surface, les laissant s’exprimer librement, en pleine conscience. Je pouvais être tour à tour tous les personnages de mon théâtre intérieur, les plus sages et les plus fous et explorer toutes les facettes de mes émotions, sans jugements.

Dans ce cheminement, le corps était le guide, les muscles, les os, les sensations. Le mental petit à petit lâchait le contrôle, devenait témoin. En demandant à mon corps d’explorer des chemins inhabituels, je découvrais alors des parties de mon corps encore endormies, voire inhibées.
J’installais un dialogue avec lui, basé sur le respect, la confiance et l’écoute. Dans l’intimité du corps retrouvée, je libérais mon être de ses entraves.

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Avec cette nouvelle relation au corps, mon regard sur le monde, les autres et moi-même a changé. Petit à petit une amitié s’est installée entre le corps et l’esprit. Sur le chemin de la connaissance et de l’accomplissement de soi, j’ai fait de plus en plus confiance à la sagesse du corps.
Je crois que réactiver et libérer ces mémoires en nous par le mouvement permet une catharsis qui est en elle-même une thérapie. Je l’ai vécue souvent pour moi et je le vois dans les ateliers que je donne maintenant. C’est un mouvement libérateur en soi. Pouvoir mettre des mots, parler de notre vécu corporel ensuite est très important pour le conscientiser et l’intégrer dans le champ d’expérience de notre quotidien.

Avec le Butô, j’ai aussi affiné mon écoute des sons, des formes, des couleurs, de la nature, des autres. J’ai appris à me centrer et à faire le silence pour trouver le passage qui annule la barrière intérieur/extérieur afin d’entrer en résonance avec la vie autour de moi et en moi. Être dans la non-dualité est une des bases de cet enseignement, à l’instar de la philosophie orientale pour laquelle il n’y a pas de séparation, l’énergie cosmique ou souffle de vie circulant partout de la cellule au cosmos.

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J’ai dansé dans la nature, dans les rivières, avec les pierres, les insectes, les arbres, les nuages… dans des lieux et avec des personnes très différents. À l’écoute des résonances intérieur/extérieur, j’ai commencé à comprendre dans mon corps que tout est énergie, onde, vibration… Nous-même sommes une parcelle de cette énergie cosmique et nous pouvons entrer en résonance avec ce qui nous entoure dans une « co-respiration dansée » plutôt que de se considérer comme une entité indépendante et séparée. Ce changement de regard m’a rendu plus confiante dans cette énergie de vie qui nous guide et consciente que nous sommes tous interdépendants.

Dans mes ateliers actuellement, je mets beaucoup l’accent sur le fait de dépasser la pensée et de se relier à cette énergie de vie afin de la laisser nous guider dans notre vie et de développer l’intuition.
Également, j’invite à vivre cette « co-respiration dansée » à deux et en groupe pour développer l’empathie et créer une relation harmonieuse avec l’autre et l’environnement. C’est une base primordiale pour retrouver équilibre et harmonie dans notre monde de plus en plus cloisonné et individualiste. Ne faisons-nous pas tous partie d’un corps global qui est la terre ? (Tanaka Min).

Pour continuer avec le Japon, de ma rencontre avec le théâtre NÔ, j’ai retenu un principe essentiel : c’est la notion de cycle, selon laquelle, dans notre monde transitoire, toute chose commence, se déroule et s’achève. Comme le dit Sogyal Rimpoche « la vie n’est rien d’autre qu’une danse ininterrompue de naissance et de mort, une danse du changement ».

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Dans la danse comme dans la vie, je suis attentive à ces trois phases du cycle cosmique. Comment naît un mouvement ou une danse, une histoire ou une relation… Car ce début va influencer le moment suivant et toute la danse, de même que la graine contient l’arbre.
Est-ce que je suis bien centrée et présente à moi-même et à ce qui est là, ou est-ce que je suis dans mes pensées et dispersée, quelle est l’émotion ou le ressenti qui m’habite à ce moment ?

Vient ensuite le temps de l’éclosion, du déploiement qui est accomplissement. Est-ce que je laisse mon mouvement, mon émotion, ma créativité, mon être tout entier prendre leur envol et s’épanouir complètement ou est-ce que je les contrôle, les retient, les empêche d’être pleinement ?
L’achèvement d’un geste ou d’une danse est aussi un moment très important, car il porte en lui le prochain geste, le prochain cycle. Dans l’achèvement d’un geste vécu consciemment, il y a un abandon à la mort.
Et de cette mort apparente peut naître un nouvel élan, car la force de vie est toujours là, qui continue de pulser.

Vivre cette métamorphose dans le corps à travers ces trois phases du cycle de vie est un grand moment de bonheur et de plénitude. Il donne, je crois, un sens profond à l’existence et permet de mieux accepter les petites morts quotidiennes. Cela permet aussi de mieux comprendre ce que l’on vit, où l’on en est dans un cycle au niveau du travail, des relations, des projets et d’inscrire ces cycles dans un mouvement plus global, sur notre chemin de vie.

Voilà, le voyage intérieur pourrait continuer avec un tour vers le Tai Ji ou la danse indienne qui m’ont aussi beaucoup inspiré.

Mais je ne saurais terminer ces quelques réflexions sur mon vécu intérieur de danseuse sans évoquer ma rencontre avec une autre tradition, celle des derviches tourneurs.
Là, dans le simple fait de tourner sur soi-même comme le font spontanément les enfants, j’ai ouvert un espace où les limites physiques se dissolvent et où l’esprit rejoint la matière. Dans cet espace, comme le dit si bien une participante à un stage : « la danse est vécue comme un mariage intime du ciel et de la terre, une offrande, une action de grâce qui libère l’individu de ses entraves et lui ouvre grand le cœur, au plus intime de lui-même, là où se trouve le divin. »

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